La Banque nationale de Belgique (BNB) a publié il y a quelques jours une étude comparant l’évolution de la part salariale en Belgique à celle d’autres pays européens. Depuis 2013, la part de la valeur ajoutée revenant aux travailleurs est en recul. Non pas parce que les salaires seraient trop bas, mais bien parce que le coût du travail est trop élevé, poussant les entreprises à investir davantage dans le capital que dans le travail.
Le progrès technologique et la globalisation font baisser la part salariale dans le monde entier
L’étude révèle que la part des salaires en Belgique est passée de 61,8 % en 1980 à 54,2 % en 2024. Une baisse similaire (à 53,9%) a également été observée en moyenne dans l’ensemble de la zone euro. Aux Pays-Bas, la baisse est encore plus prononcée (52 %). En Allemagne par contre, depuis les réformes Hartz du début de ce siècle, la part salariale a à nouveau augmenté, passant de 54 % à 60 %.
Baisse de la part salariale en Belgique entre 2013 et 2023 : explications partielles et essence
La BNB avance un certain nombre de raisons à la baisse de la part salariale en Belgique : tout d’abord, les réductions des cotisations patronales à la sécurité sociale en 2016-2018 (tax shift) peuvent avoir joué un rôle limité. En outre, un tiers de la baisse peut également s’expliquer par des changements structurels au sein du secteur privé (effets de composition), par exemple par l’importante croissance de l’industrie pharmaceutique à forte intensité de capital.
La BNB constate que la baisse de la part salariale s’est étendue à tous les secteurs et entreprises, aussi bien les grandes (-3,7% pour le 1% des plus grandes) que les petites (-2,6% pour les 99% des plus petites), et que les gains de productivité ont donc dépassé l’augmentation des coûts salariaux dans la plupart des secteurs. La BNB affirme en une seule phrase qu’il est possible que les entreprises belges aient investi davantage dans l’automatisation pour réaliser ainsi des gains de productivité plus importants en réaction aux coûts salariaux relativement élevés.
Et c’est bien sûr l’essence même de l’explication. Celle-ci contredit d’ailleurs la rhétorique syndicale de ces derniers jours, selon laquelle la baisse de la part salariale serait le résultat d’augmentations salariales « trop limitées » causées par la loi sur la norme salariale, adaptée en 2017.
Dans la réalité, c’est tout le contraire. En effet, notre handicap absolu en matière de coûts salariaux par rapport à nos trois grands voisins n’a jamais été structurellement inférieur à 10 % au cours de la dernière décennie. Au contraire, en raison des fortes indexations de 2022 et 2023, il est remonté brutalement à plus de 12 % en 2023 (source : CCE). Par conséquent, presque toutes les entreprises belges ont dû, durant cette dernière décennie, rechercher des investissements permettant de réduire le facteur travail.
L’excédent brut d’exploitation plus élevé, résultant d’une part salariale plus faible, est principalement affecté à des investissements et aux impôts
Cette tendance se confirme lorsqu’on examine l’utilisation de la partie restante de la valeur ajoutée dans le secteur privé après paiement de la masse salariale, ce que l’on appelle l’« excédent brut d’exploitation » des entreprises (et qui est donc le reflet de la part salariale).
Les amortissements pratiqués par les entreprises sont passés de 16,6 % de leur valeur ajoutée en 1995 à 21,1% en 2023. Ces dernières décennies, les entreprises belges ont accru systématiquement leurs efforts d’investissement pour innover, mais aussi et surtout pour économiser de la main-d’œuvre (et de l’énergie).
De plus, les impôts directs payés par les entreprises sont passés de 3,3 % de leur valeur ajoutée en 1995 (16,5% de leur bénéfice) à 5,4 % (25,4 % de leur bénéfice).
Compte tenu de tout cela, l’excédent net d’exploitation après impôts par rapport au stock de capital n’est plus que de 6,7 % en 2023, contre 8,2 % en 1995 et 6,9 % en moyenne au cours des trente dernières années.

Conclusion
La baisse de la part salariale dans la valeur ajoutée des entreprises n’indique en aucun cas que les salaires augmenteraient trop lentement. Bien au contraire, la persistance de coûts salariaux élevés a précisément pour effet de modifier la structure de notre économie. Cette dernière devient de plus en plus intensive en capital et de moins en moins intensive en main-d’œuvre. D’autant plus que l’augmentation systématique de la taxation des entreprises absorbe également une partie de leur valeur ajoutée.
Les problèmes de fond demeurent donc des coûts salariaux trop élevés, une législation du travail trop rigide et des dépenses publiques excessives. La part salariale peut bien plus progresser en augmentant l’emploi qu’en relevant excessivement les salaires horaires, ce qui provoquerait une suppression de main-d’œuvre plus que proportionnelle.
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